Caire chaotique

J’ai été plus silencieuse qu’à l’habitude lors de mon voyage en Tanzanie pour la simple et bonne raison qu’étant en mode travail, j’avais tout organisé de A à Z, ce que je ne fais généralement pas lorsque je voyage en sac à dos, et bien qu’il y aie eu de merveilleux moments, ils se sont tous déroulés pour la plupart sans embûches. Le retour au mode backpacker à notre arrivée au Caire a été… brutal!

Un pays mis à mal

On nous avait prévenus: «Le Caire, c’est une ville difficile, et les gens ne sont pas particulièrement accueillants, ni très honnêtes» mais le vivre, c’est toujours autre chose. Nous n’avions pas franchi les portes de l’aéroport qu’on tentait déjà de nous escroquer, et cela a donné le ton aux jours qui allaient suivre!

L’Égypte est un pays qui s’est étrangement développé… Les locaux veulent des touristes parce qu’ils ont besoin de notre argent pour vivre, mais ils ne font pas grand-chose pour nous faire sentir bienvenus. Très peu de gens parlent anglais, on nous charge un prix pour TOUT, même pour aller aux toilettes dans un musée dans lequel on a déjà payé pour entrer; et si vous voulez voir la salle des momies? C’est un supplément… D’ailleurs, on se demande où va notre argent parce que le musée d’Égypte au Caire ressemble davantage à un hangar qu’un lieu respectueux de l’histoire: aucun éclairage ne met les oeuvre en valeur, les monuments sont salis par les années de mains crasseuses qui les ont touchés, il n’y a aucun écriteau pour nous renseigner sur les monuments magnifiques qu’on observe; si on veut plus d’info, on doit payer un guide!

Mais étant passionnée d’Égypte Antique depuis ma tendre enfance, je me suis contentée de contempler ces bijoux d’histoire, ces oeuvres inconcevables, ces hiéroglyphes complexes et ces colosses de pierre ayant encore de superbes couleurs, après des millénaires d’existence. Quelle magnifique civilisation, et quelle tristesse qu’elle soit disparue à tout jamais…

Les Pyramides de Gizeh

J’attendais avec impatience le moment où je verrais les trois pyramides se dresser devant moi, dans toute leur splendeur. J’avais rêvé de ce moment toute ma vie, et même si j’étais prise dans la circulation dense et chaotique du Caire lorsque je les ai enfin aperçues, j’ai été prise d’une émotion forte. C’est une vision indescriptible; rien ne ressemble à cela sur terre. Les pyramides de Gizeh imposent le respect d’une civilisation inconcevablement évoluée, qui s’est éteinte avec ses secrets, nous laissant seuls avec notre arrogance moderne… Nous ne pouvons toujours pas imaginer comment elles ont été construites et pourtant, elles nous narguent avec leur glorieuse puissance et leur immortalité.

Mes parents sont venus ici il y a 40 ans, et ils ont toujours eu un discours mitigé lorsqu’ils me parlaient de leur expérience à Gizeh. Les Égyptiens ne cessent de vous harceler pour prendre un chameau, un tour en calèche ou pour être votre guide et il y a tellement de chaos mêlé à la pollution ambiante et un manque de respect choquant autour d’un site si sacré qu’il est difficile d’en apprécier l’immensité de sa Beauté.

«C’était il y a 40 ans» je me disais, les choses auront changé… Eh! Bien! Non, pas le moins du monde! Si ça se trouve, la situation a empiré puisque la population du Caire a pratiquement triplé depuis (7 millions en 1979 versus 20 en 2019) et il y règne un chaos irritant constant! Nous sommes donc entrés sur le site historique avec une seule volonté, semer la foule. Nous avons marché jusqu’à la deuxième pyramide, la plus grande. Elle était gigantesque et son sommet encore préservé brillait au soleil grâce à sa surface lisse. Je m’amusais à imaginer à quel point elle devait être sublime lorsqu’elle était entièrement recouverte de ce calcaire, cachant ses étages infinis de blocs de pierre.

Sachant que je ne reviendrais probablement jamais en Égypte, j’ai opté pour un billet, considérablement plus cher, qui nous donnait accès à l’intérieur de la Grande Pyramide. Je voulais pénétrer au coeur de ce mystère ancien, le vivre aux premières loges. On s’est présenté à l’entrée du monument et deux gardes édentés nous ont refusé notre billet en nous pointant l’autre pyramide. J’ai expliqué au premier que j’avais payé pour celle-ci et que la dame à la billetterie ne comprenait visiblement pas l’anglais et m’avait donné le mauvais billet… Essayez de vous faire comprendre quand personne ne parle anglais! Une femme voilée intégralement – aux très beaux yeux – nous a dit qu’elle parlait anglais et a tenté de traduire pour nous. Le garde voulait qu’on retourne à la billetterie pour corriger l’erreur, mais le hic, c’est que le site fermait dans trente minutes! Pas le temps pour ces conneries… J’ai supplié l’homme de me laisser entrer, la femme voilée s’est excusée de ne pas pouvoir nous aider davantage et les deux gardes ont tenu fermement leur position. J’étais dans tous mes états: toutes ces années d’attente pour venir à la Grande Pyramide et je me faisais refuser l’entrée, même si j’avais payé un billet, parce que ce n’était pas le bon!

C’est là que Jérôme m’a dit: «Tu devrais pleurer!»

«Es-tu fou, toi? Je ne suis pas une manipulatrice!»

«Je sais mais t’es une actrice, sers toi z’en!»

Je tiendrais à dire que je ne reproduirais jamais ceci à la maison! Mais j’ai été passablement étonnée quand je me suis présentée à nouveau devant le garde en pleurant et en sortant mon violon pour lui raconter mes rêves d’enfance brisés (qu’il ne comprenait pas de toutes façon étant donné son ignorance de l’anglais) et qu’il m’a fait signe d’y aller! Son partenaire l’a regardé et a gueulé en arabe ce que j’ai interprété comme étant : «Qu’-est-ce que tu fais, imbécile? Elle n’a pas le bon billet!» Et lui de répondre, en pointant ses yeux et ses joues: «Elle pleure, la pauvre!»

J’ai donc pénétré dans l’antre de la bête, les joues ruisselantes de larmes de crocodiles sacrés d’Égypte, qui se sont transformées en vraies larmes! Je m’entendais marmonner: «Mais qu’-est-ce qu’ils ont fait à ce site sacré? C’est un viol… Ya pas d’autres mots…» Et je me lamentais, accroupie dans le passage exigüe menant sous la pyramide. Puis au bout de la descente, l’espace est devenu plus large et j’ai pris le temps de m’arrêter. J’ai regardé derrière moi. Personne. Ni même Jérôme, que les gardes n’avaient vraisemblablement pas laissé entrer, faute de larmes pour payer son bakshish.

Puis j’ai réalisé que j’étais seule au coeur de la 7e merveille du monde.

J’ai cessé de pleurer et j’ai regardé autour de moi cet endroit totalement surréel et j’ai repris ma route au creux de la pyramide, éclairée artificiellement au néon, soudainement en état de grâce! J’étais fascinée par les puits d’aération qui me procuraient de l’air frais dans un espace aussi clos, par les blocs de pierre qui s’enchevêtraient comme des pièces inégales d’un puzzle compliqué, ne laissant aucun espace pour y glisser ne serait-ce qu’un cheveu… Et je suis finalement arrivée dans la pièce funéraire. Un simple tombeau, sans aucune inscription gisait au bout d’une immense pièce et trois touristes qui s’y trouvaient ont rapidement quitté pour de me laisser complètement seule, à nouveau. J’ai profité de cet instant magique de solitude en regrettant que Jérôme n’aie pas pu me suivre. Je me suis même couchée dans le tombeau!

Et lorsque je suis revenue sur mes pas, j’ai vu au bout du corridor Jérôme suant, excédé et essoufflé qui venait vers moi en maugréant! L’homme avait fini par le laisser entrer. Malheureusement, il était suivi d’une horde de chinois alors ça été plus difficile pour lui de vivre son moment!

La Grande Pyramide

Nous sommes donc sortis quelques instants plus tard et le garde a demandé à un guide de nous expliquer en anglais ce qu’il voulait nous dire en arabe. «Ici en Égypte, lorsque quelqu’un nous rend un service, on le remercie» m’a-t-il dit. J’ai répondu du tac au tac: «Ok, Shoukran!»

«Non, pas comme ça…»

Ho là! Ça commence à faire les extras partout, les amis! Je lui ai montré notre billet pour lui expliquer qu’on avait déjà amplement payé comme ça.

«Mais madame, vous avez payé pour entrer dans la Grande Pyramide, pas celle-ci!» Moi de répondre en pointant le monument derrière nous: «Mais c’est elle, la grande pyramide»! «Non! C’est pour ça que ça prend un guide sur ce site! Ça évite les confusions! La pyramide de Kephren semble plus grosse parce qu’elle est sur un plateau et qu’elle a encore son revêtement de calcaire au sommet alors même si elle n’a que 3 mètres de différence avec celle de Khéops, elle semble plus grosse…»

Ah…! (Je me suis soudainement sentie très stupide!) Et elle ferme à quelle heure la Grande Pyramide? Dans 15 minutes… Ok, ouin…

Je vous laisse imaginer la course qu’on s’est piquée pour se rendre à la porte de la Pyramide de Khéops; on est arrivé deux minutes avant la fermeture du site mais comme c’est un pays extrêmement rigide où les règles sont observées comme si elles avaient été données par Allah en personne, on nous a pressés de faire la visite en courant parce que le gars dans la pièce funéraire finit son shift à 16h et ça ne lui dit vraiment pas de faire du sur-temps…! Le petit détail non négligeable, c’est qu’après un sprint de 15 minutes, faire une descente accroupie et une ascension de plusieurs centaines de mètres, dans une pyramide vraiment moins bien aérée que celle de sa voisine, c’était pour le moins ardu physiquement. On a à peine eu le temps de réaliser qu’on était dans la chambre mortuaire que l’employé, qui nous avait scandé à chaque pas d’aller plus vite pendant notre montée, nous demandait notre caméra pour prendre une photo immédiatement, et nous sommait de partir. «Est-ce qu’on peut vivre notre moment, et reprendre notre souffle monsieur?»

Non. La règle dit que la pyramide ferme à 16h, il est 16h02, OUTRAGE! Il a commencé la descente et nous a forcés à le suivre. Mes jambes tremblaient… Et comme ça, sans avertissement, les lumières se sont fermées dans la Grande Pyramide.

L’employé s’est époumoné en arabe «Hey! Bande de cons, je suis encore là, ouvrez les lumières», action qui a pris plusieurs secondes quelque peu anxiogènes, mais mon coeur battait si fort de l’effort physique fourni que je n’ai pas vraiment ressenti de peur!

Je ne me rappelle pas vraiment mon passage dans la pyramide, pour être honnête, sauf certains détails marquants, comme la densité de l’air chaud et que la partie centrale toute ouverte est absolument magnifique. J’aimerais dire que je reviendrai, mais ce n’est pas mon intention alors peut-être un jour, à l’instar de mes parents qui m’ont partagé leurs aventures égyptiennes, je raconterai ce récit à mes enfants en espérant que leur expérience sera plus douce que la mienne!

Je peux tout de même dire que malgré toutes ces péripéties, j’ai aimé être dans un lieu aussi vibrant de mystère, de secret et d’histoire et tous les efforts des égyptiens à gâcher ces précieux moments n’ont en rien réussi!

 

4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. PaulineLeveillee dit :

    Bien voilà j’avais demandé une photo de l’interieur De la pyramide et je l’ai eue….. Moi aussi, les pyramides d’Egypte m’ont toujours fasciné et vous y êtes entré et avez pris ces photos pour moi…. Rien à voir avec être là et vivre ce moment privilégié mais tout de même!!! Bonne continuation à vous deux et soyez prudents avec nos Égyptiens très recevants hihi!!! Bisous à vous deux! Paula 🥰😘😍😻💝💃🌅❌❌❌

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    1. Éloïse dit :

      Bonjour Pauline,
      Merci pour ton commentaire! contente que nos photos de l’intérieur des Pyramides t’aient donné l’impression d’y être. C’était un moment très fort de notre voyage.
      Au plaisir,
      Eloïse

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  2. Mado dit :

    Merci de partager tout cela, Élo! Je te connais assez pour que ce récit me donne l’impression que je t’accompagnais dans cette visite surréaliste des pyramides! Love you xxx

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    1. Éloïse dit :

      🙂 Merci Mado! Et tu m’accompagnais un peu, tu sais!

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