L’enfer d’Ijen

Si vous écoutez un peu la télévision, vous avez probablement déjà vu un de ces reportages sur les mineurs de la mine de soufre du Kawah Ijen. Cet emploi est considéré comme un des pires du monde et je peux vous le confirmer sans l’ombre d’un doute.

Il est minuit et demi et Jérôme et moi partons en moto dans la nuit torride vers le volcan le plus à l’est de Java pour un trek de nuit. Nous roulons sans trop voir où on l’on va, je tiens le GPS d’une main et je donne les indications à Jérôme. Plus on monte, plus l’air devient frais, voire froid.

Puis on arrive au pied de la montagne, et on s’attaque à la deuxième partie de notre aventure, le trek! La pente est très à pic et elle est sans répit. La montée dure une heure et je suis contente de voir que le Bromo m’a renforcé les jambes et le cardio! On arrive en haut du cratère et un indonésien nous avise d’enfiler notre masque (un truc un peu rudimentaire mais qui filtre les vapeurs de soufre, plus que nécessaire dans le cratère). Je comprends alors que nous débutons notre descente en «enfer».

Éloïse et un mineur
Éloïse et un mineur du Kawah Ijen

La descente dans le cratère est un peu comme un changement de dimension. Le silence devient dense et chaque bruit se répercute contre les rochers. On ne voit rien, sauf ce qui se trouve dans le faisceau de notre lampe frontale. On commence à croiser des mineurs qui débutent leur journée de travail et on se cramponne à la paroi rocheuse pour leur libérer le passage. On ne voudrait surtout pas les gêner, leur fardeau semble incroyablement lourd. Puis ce sont les vapeurs de soufre qui réussissent à me faire oublier momentanément la présence des mineurs.Mineurs en pleine nuit

Faisons un peu de science 101! Une solfatare est un type de fumerolle chargée de soufre. Celle du volcan Kawah Ijen a été transformée en minerai et les travailleurs descendent à même le cratère actif pour en extraire le soufre. Ces vapeurs existent grâce au lac acide (un pH de 0,2!) situé au fond de ce même cratère qui s’écoule par les conduits naturels jusqu’à la chambre magmatique du volcan. L’eau, au contact de l’extrême chaleur se transforme en vapeur et remonte à la surface, chargée de différentes composantes chimiques. Les principaux gaz sont le dioxyde de soufre, le sulfure d’hydrogène (qui fait noircir les métaux dont l’argent et l’or – donc laissez vos bijoux à la maison!) ainsi que l’acide chlorhydrique (donnant au nuage une teinte jaunâtre). Tous ces gaz sont hautement toxiques et potentiellement mortels.

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Il va donc sans dire que l’air au fond du cratère est irrespirable. Un masque de fortune diminue peut-être l’intensité des odeurs mais quand le vent fait tourner le nuage dans ma direction, mes yeux brûlent et se mettent à couler et mes poumons ne trouvent plus d’oxygène. Le soufre est si intense que ça goûte dans ma bouche. Je vois au bout d’une conduite installée à même le volcan, s’écouler un liquide jaune foncé qui coagule une fois par terre. La lymphe de la terre… Le soufre.

À côté, un mineur travaille avec son pic la matière durcie pour charger ses deux paniers faits à la main. Je l’entends se cracher les poumons. Il ne porte aucun masque et travaille en gougoune!

Blue Fire
Les Flammes Bleues, Kawah Ijen Jérôme Hof

Puis j’aperçois les fameuses flammes bleues. LA raison pour laquelle j’ai tenu à faire une nuit blanche. Le Kawah Ijen est reconnu mondialement pour sa lave bleue. Détrompez-vous, il ne s’agit pas de lave mais bien de gaz sulfuriques se consumant à une température avoisinant les 360˚C lorsqu’il arrive à la surface. Il s’enflamme alors et brûle d’une couleur bleue électrique. Jérôme s’approche de la fissure pour prendre ses photos et est alors happé par un nuage dense de gaz toxiques. Il doit fermer les yeux et attendre que le vent tourne, en gardant sa respiration. Dès que le nuage se dissipe, il se dirige vers moi, qui étais aussi prise dans le nuage, un peu en retrait des flammes. Les yeux larmoyants et la panique dans l’œil, Jérôme me fait comprendre que notre temps dans le fond du cratère est écoulé!

Blue Fire
Blue Fire – Kawah Ijen Photo: Jérôme Hof

On se hisse plus en hauteur, toujours dans le cratère, mais loin des vapeurs et on attend que le jour se lève…

Quelques fois, en entend le grincement distinctif des paniers de soufre que les mineurs chargent sur leurs épaules, suspendus de part et d’autre par une tige de bois. Ils avancent à pas de souris et chaque foulée semble surhumaine. Mais malgré tout, parfois, on entend un chant monter du fond du cratère, puis d’autres mineurs entament l’hymne. Et le paysage lunaire retombe dans le silence, seulement rompu par des crachotements ou des râlements de souffrance. Quand les mineurs passent près de moi, je les observe, bouleversée.

Kawah Ijen au lever de soleil
Kawah Ijen au lever de soleil, photo: Jérôme Hof

Puis le jour se lève doucement et le lac acide s’expose enfin. Tout ce temps, il était là, et je l’ignorais! Bleu turquoise laiteux. Si beau et si dangereux!

Les flammes bleues s’estompent et laissent place au jaune. Le spectacle est magnifique et troublant à la fois.

Jérôme photographie Supnu, qui a 34 ans et travaille 7/7 depuis plusieurs années dans le cratère. Il commence sa journée de travail à minuit et la termine vers 10h. Il me dit aimer son travail pour l’argent que ça lui procure mais je suis incrédule. C’est impossible! On ne peut pas aimer travailler dans des conditions pareilles! Son salaire? Environ 5-7$ par trajet, soit 10-15$ par jour. Il a une charge de 75kg sur ses épaules cicatrisées et pèse seulement 55kg. Faire ce parcours sans aucun poids supplémentaire est déjà demandant physiquement, je ne peux pas concevoir le faire avec un tel fardeau.

Paniers de soufre
Chargement de soufre d’un mineur, dans le cratère de l’Ijen Photo: Jérôme Hof

Le mieux que je peux faire, c’est encourager les mineurs en leur donnant un peu d’argent pour les photos qu’on prend d’eux, ou même les sculptures de soufre que certains vendent pour arrondir leur journée.

Une chose est sure, c’est que la bonne humeur des Indonésiens est intarissable. Ils gardent le sourire et nous saluent gentiment quand nos regards se croisent. Quelle leçon d’humilité que de descendre au fond de ce cratère. Je suis encore troublée par cette expérience surréelle. Les volcans ne cesseront jamais de me surprendre!

Jérôme au sommet de l'Ijen
À l’extérieur du cratère, il est enfin possible d’apprécier l’air frais du matin, et le sublime paysage. Photo: Éloïse Boies
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9 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. lucie houle dit :

    Eloïse par tes écrits et Jérôme par tes photos MERCI J’aime beaucoup

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  2. Johanne Routhier dit :

    Oh la la, je souffre…

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  3. Mado dit :

    Bouleversant!

    Aimé par 1 personne

  4. Edwige Segard dit :

    Éloïse j’aime beaucoup ton écriture et j’ai hâte de lire tes autres récits. Bisous. Bon voyage et belles rencontres enrichissantes!!

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    1. Éloïse dit :

      Merci Edwidge! 🙂 c’est gentil! xo

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